Chaque clic, chaque vidéo visionnée et chaque requête en ligne consomment de l’électricité. Ces actions, désormais ancrées dans notre quotidien, nécessitent des data centers. Ces installations sont indispensables à notre vie numérique, mais elles demandent une quantité importante d’énergie. Avec déjà 17 TWh réservés pour ces infrastructures, une question se pose : la Belgique peut-elle suivre le rythme croissant du numérique tout en garantissant un approvisionnement stable pour les ménages et les entreprises ?
Une consommation électrique en forte hausse
La Belgique attire de plus en plus d’acteurs du numérique. Microsoft prévoit trois nouveaux centres en région bruxelloise. Google a acheté un terrain à Feluy. D’autres infrastructures se multiplient à Saint-Ghislain et Farciennes. Tout cela se produit alors que le réseau électrique montre déjà des signes de tension.D’après le Boston Consulting Group, la consommation des data centers belges pourrait atteindre 15 TWh en 2035, contre 3,2 TWh en 2024, et grimper jusqu’à 34 TWh en 2050. Aujourd’hui, ils représentent 4 % de la consommation nationale. Cette proportion pourrait s’approcher des 10 % en 2035.

Un data center consomme autant qu’un quartier de 1 500 à 2 000 ménages. Pierre Henneaux, professeur en génie électrique à l’Université libre de Bruxelles, rappelle que ces infrastructures chauffent fortement lors des calculs complexes. Leur système de refroidissement exige également beaucoup d’énergie. L’essor du cloud et de l’intelligence artificielle accentue encore cette demande, ce qui soulève un enjeu majeur : le réseau belge peut-il absorber cette charge supplémentaire ?
Priorité et sécurité énergétique : qui sera alimenté en premier ?
En cas de tension sur le réseau, la priorité ne revient pas aux data centers privés. Les hôpitaux, les transports électriques ou encore le chauffage des ménages passeraient avant eux. Cette gestion devient toutefois de plus en plus complexe avec la multiplication de ces infrastructures.Le principe actuel du « premier arrivé, premier servi » détermine la réservation de capacité électrique. Pour 2034, les data centers ont déjà réservé 17 TWh, soit plus de 20 % de la charge totale disponible aujourd’hui. Jean Fassiaux, du gestionnaire de réseau Elia, estime que ces réservations limitent les ressources pour d’autres secteurs industriels.
Elia propose donc de créer des “couloirs énergétiques”, c’est-à-dire des segments du réseau dédiés à différents types d’utilisateurs : data centers, industries, énergies renouvelables, etc. L’entreprise envisage aussi des raccordements flexibles, permettant à certains centres de se déconnecter entre 5 % et 15 % du temps afin de libérer de la capacité pour d’autres projets. Cette solution offrirait une transition numérique plus équilibrée tout en préservant les besoins essentiels des citoyens.
Data centers et énergie verte : une réalité plus complexe qu’il n’y paraît
Beaucoup de data centers communiquent sur une alimentation à 100 % d’énergie renouvelable. En réalité, l’électricité circule dans un réseau mixte composé de nucléaire, solaire, éolien et biomasse. Même lorsqu’un centre achète de l’énergie certifiée verte, il ne peut garantir une alimentation exclusivement renouvelable à chaque instant.

L’exemple du centre LCL de Gembloux est révélateur. Sa consommation atteint 6 GWh, soit l’équivalent de 1 600 ménages. L’entreprise produit 40 % de son électricité grâce à ses éoliennes et panneaux photovoltaïques. Les 60 % restants proviennent du marché. En cas de coupure, des générateurs alimentés par du biodiesel renouvelable prennent le relais, mais ce carburant n’est pas totalement décarboné.
Pierre Henneaux résume le dilemme : « Le développement des data centers symbolise l’innovation, mais nous devons nous demander si nous sommes prêts à sacrifier notre sécurité énergétique pour le cloud et l’intelligence artificielle. » Pour concilier transition numérique et indépendance énergétique, la Belgique devra investir davantage dans les renouvelables, définir des priorités et planifier de manière rigoureuse.
La montée en puissance des data centers reflète l’essor du numérique en Belgique. Cependant, leur croissance représente un défi majeur. Seule une planification solide, associée à des investissements massifs dans les énergies renouvelables, permettra de garantir une transition numérique sans risquer de provoquer des pénuries d’électricité.